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Littérature française - Page 123

  • Chaussures

    savitzkaya,eugène,fraudeur,roman,littérature française,belgique,écrivain belge,prix rossel,culture« Marcher à travers champs en été par temps sec suppose de fines chaussures en toile à semelles de caoutchouc. Ce type de chaussures tout en étant incroyablement sensibles au chaume qui en érafle le tissu, utiles pour courir sur les toits de tuiles rouges, ne conviennent hélas pas à l’escalade ni au saut. Leur seule élégance, et efficacité, réside dans les jolies rondelles de caoutchouc à hauteur des malléoles. Certains bleus seront évités.

    Le jeune garçon a chaussé ce qu’il a trouvé au pied de l’escalier. Mais, étant un enfant plutôt turbulent et rétif à toute forme de règle, il se pourrait fort bien qu’il les avait déjà aux pieds depuis un bon moment dans sa chambre et sur son lit. »

    Eugène Savitzkaya, Fraudeur

    Léon Spilliaert (1881 - 1946), Le chemin dans les champs

  • Poétique Fraudeur

    Poétique : le mot s’impose à la lecture de Fraudeur (2015), de la prose magique d’Eugène Savitzkaya. Dans ce dernier roman de l’écrivain liégeois, les séquences dépassent rarement deux, trois pages. C’est l’été, un « fou », un « très jeune homme, quatorze ou quinze ans – qui peut le savoir ? – un peu trop long, de longs cheveux tombant sur les épaules, s’ennuie dans sa chambre. » Bientôt, il va « s’égayer dans les champs ».

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    Août. Sans réveiller « la dormeuse » dans la chambre maternelle, le garçon va à la rencontre des lieux familiers, basse-cour, potager, verger. Avant de gagner les bois, il s’attarde à la cabane à lapins – « L’odeur l’y retient toujours un bon quart d’heure dans la douce compagnie. » La haie franchie, le voilà dans « la clarté d’août dans son voilage doux ».

    Chemin, herbe, ciel, il y a tant à regarder, à reconnaître. Le pic se fait entendre dans le bois – « Pas si vite. Le temps coule et nous marchons par lentes foulées. » Souvenir de l’arrivée dans la maison, dix ans plus tôt, en automne. Images des chambres, du frère aîné.

    « Et s’il était né, le fou, au bord d’un fleuve russe ? » Voici un bateau descendant la Volga, la mère du fou regardant le vol des mouettes. « Le grand-père de cette femme était fils de serfs affranchis devenus petits propriétaires terriens. Il était cultivateur dans un des innombrables replis de la grande plaine qui s’étend des Carpates à l’Oural. »

    Puis on revient au verger où son frère et lui étaient « les gardiens attentifs et féroces des noisetiers pourpres », guettant la chute des noisettes dès le début du mois de septembre. « Les ennemis des noisetiers étaient toujours les mêmes. Par ordre décroissant de détestation : les soi-disant passants en pantalon de velours, les enfants nés au village, les forficules et les geais. »

    Page après page, Savitzkaya se fait le conteur des lieux et des rites familiers de son adolescence, des émerveillements devant bêtes et arbres, lumières et parfums : botte de foin, brouillard, coulée d’un ruisseau, poires et pommes déposées dans la cave pour l’hiver... Pour taire le pire, en train de se faire, à peine dit – sa mère qui va mourir –, pour l’évoquer vivante, et lui, jeune. « Fraudeur doit se lire comme une autobiographie mentie » (Johan Faerber, « Ainsi parlait Savitzkaya », Médiapart).

    « Mère dormant et père au charbon, le fou n’en est pas mort, ni ses frères non plus. » Le « frère cadet du fou » est le maître des oies, qu’il conduit entre les arbres fruitiers. Le jars se laisse parfois chevaucher par lui. Conversations du « fou » avec le fermier, heures blotties contre le tronc du bouleau « nommé la Sorcière », marches, envolées imaginaires en Russie, nourritures, souvenirs : un univers s’égrène, volé au temps qui passe. « Le fraudeur n’a foi en rien sauf en la forme des nuages dont il absorbe goulûment la vapeur. »

    Eugène Savitzkaya : « L’enfance en soi ne m’intéresse pas tellement, mais c’est la ferveur propre à l’enfance qui a une importance capitale. » (Universalis) Un tel roman ne se résume pas, ne se lit pas non plus comme un roman. « Caméra sur l’épaule », comme dit justement Marine Landrot dans Télérama, l’écrivain nous offre des images de poète, des instants, des sensations. Dans cet « été dilaté » (extrait Marque-pages) éclate « la poésie du monde sensible » (Philippe Le Guillou, Libération). Prix Rossel 2015.

  • Plusieurs vies

    Desarthe-mangez-moi points.gif« Comment se fait-il que l’on ait plusieurs vies ? Peut-être ai-je tendance à généraliser. Peut-être suis-je la seule à éprouver ce sentiment. Je ne mourrai qu’une fois et pourtant, au cours du temps qui m’aura été imparti, j’aurai vécu une série d’existences contiguës et distinctes.

    Je n’étais pas la même personne à trente ans. J’étais un être tout à fait particulier à huit ans. Je considère mon adolescence comme autonome en regard de la suite. La femme que je suis aujourd’hui est déracinée, détachée, incompréhensiblement solitaire. Je fus très entourée. Je fus très sociable. Je fus timide. Je fus réservée. Je fus raisonnable. Je fus folle. »

    Agnès Desarthe, Mangez-moi

  • Le resto de Myriam

    Mangez-moi est un titre insolite pour un roman (il me rappelle Regardez-moi d’Anita Brookner, sur ma liste de relecture). Agnès Desarthe y raconte l’histoire d’un restaurant ou plutôt celle de Myriam qui a décidé de l’ouvrir, toute seule, parce qu’elle aime cuisiner pour les autres : « Mon restaurant sera petit et pas cher. Je n’aime pas les chichis. Il s’appellera Chez moi, car j’y dormirai aussi ; je n’ai pas assez d’argent pour payer le bail et un loyer. »

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    © Albert Gleizes (1881-1953)

    Elle n’a prévenu personne de l’ouverture et personne ne pousse la porte le premier jour, mais à l’inauguration, « le vrai premier jour », ses amis « trouvent la nourriture délicieuse », ses parents désapprouvent les chaises « pas assez confortables ». Pour ses deux premières clientes véritables, des lycéennes qui n’ont commandé qu’une entrée vu les prix, elle divise ceux-ci par deux et décide de les considérer désormais comme ses « clientes fétiches ».

    Jour après jour, la restauratrice se montre côté pile (à ses clients) et côté face (aux lecteurs qui découvrent ses obsessions, ses nuits, ses rêves, son passé douloureux), fait le bilan de ses journées et de sa vie – « Il faut croire que j’avais un bon entraînement à survivre. Oui, c’est ça. C’est mon savoir-faire, ou bien c’est un don. »

    Bientôt, en plus des lycéennes, elle reçoit régulièrement Vincent, le fleuriste d’en face, qui vient prendre un café avant d’ouvrir,  et s’intéresse aux trente-trois livres alignés sur une étagère, en face d’une banquette en moleskine. Puis Myriam revoit son frère. On apprend qu’elle a un fils, qu’elle ne l’a plus vu depuis six ans.

    « Pour qu’un plat soit réussi, il faut que le rapport entre le tendre et le croquant, entre l’amer et le doux, entre le sucré et le piquant, entre l’humide et le sec existe et soit soumis à la tension de ces couples adverses. »

    Seule en cuisine et en salle, la cuisinière se fatigue. L’arrivée de Ben, qui se propose comme serveur bénévole (ce sont les lycéennes qui l’envoient), tombe à point : l’étudiant en sciences politiques a plein de bonnes idées pour le restaurant, il comprend ce que Myriam veut faire du Chez moi et l’aide bientôt aussi pour la paperasse. Un stage de marketing, en quelque sorte.

    Mangez-moi, aux mille saveurs de cuisine, conte l’histoire d’un resto de quartier dévolu aussi aux relations humaines – c’est celle d’une femme qui se lance un nouveau défi. Mais il y a tant de portes au rêve et au désir, à plus de quarante ans on peut encore changer de vie ! Si Myriam la solitaire aime à nourrir son prochain, elle a davantage encore à donner – il lui faudrait juste (façon de parler) la bonne rencontre. C’est ce qu’on lui souhaite.

  • Des noms d'animaux

    ovaldé,véronique,des vies d'oiseaux,roman,littérature française,culture« Vida l’appelait généralement sa mésange, sa gazelle, sa girafe des steppes, son otarie bleue, son boa constrictor, sa baleine, sa springbok, son ragondin de la brousse, sa crevette rose, son caribou et son abeille. C’était peut-être une manie irigoyenne, quelque chose qui ne se fait que dans ces contrées : tant que l’enfant n’a pas atteint la puberté il est encore un animal et puis la fille a ses règles, le garçon commence à voir pousser du poil dru et noir au-dessus de ses lèvres tandis que la voix s’éraille, et le spécimen mâle ou femelle se transforme en un pur produit irigoyen. Vida n’osait pas raconter à Paloma les légendes qui couraient sur cette partie du monde mais Paloma savait bien qu’on appelait (ou avait appelé) ses habitants les hommes chiens. Ces histoires de coyotes croisés avec des humains empêchaient sans doute Gustavo de prendre avec la décontraction nécessaire la liste des noms d’animaux dont Vida affublait leur fille. »

    Véronique Ovaldé, Des vies d’oiseaux